Vous attendez dans le couloir, le cœur qui s’emballe un peu, à surveiller la porte de la chambre comme si chaque sortie d’un membre du personnel soignant pouvait vous apprendre quelque chose. Vous voulez être sûr(e) que tout est bien fait, mais vous avez peur d’apparaître comme le proche « exigeant ». Vous repartez parfois plus fatigué(e) que rassuré(e).
Ce mélange de vigilance, de culpabilité et d’amour, je le connais bien — et je vois souvent qu’il empêche les bonnes choses d’arriver. Parce que la relation de confiance avec l’équipe ne naît pas d’un diagnostic ou d’un tableau de soins : elle se tisse dans des petites choses, des gestes non attendus, des mots qui apaisent.
Je vous propose une autre voie — des stratégies parfois contre‑intuitives, souvent simples, toujours humaines — pour construire une vraie alliance avec l’équipe en EHPAD. Pas des check‑lists froides, mais des pratiques qui transforment la tension en coopération, la surveillance en complicité.
Prêt(e) à repenser la manière dont vous soutenez votre parent ? On y va.
1. redéfinir la confiance : c’est un jardin, pas un contrat
Beaucoup pensent que la confiance se gagne quand tout est fait « correctement » : médicaments à l’heure, toilettes exécutées, dossiers tenus. C’est vrai… mais incomplet. La confiance, dans un établissement, ressemble plutôt à un jardin — elle a besoin de petits apports réguliers, d’un sol vivant, et elle meurt si on vient l’arroser une fois brutalement avec des reproches.
Idée contre‑intuitive : commencez par offrir un peu de confiance, pas à la perfection du geste, mais à la volonté d’essayer. Ça assouplit les échanges et ouvre la porte aux ajustements.
Exemple concret : Mme L. était très méfiante. Sa fille a glissé, la première semaine, une petite carte au chef d’étage : « Merci d’être là — si vous avez besoin d’info sur maman, je suis disponible ». Ça n’a l’air de rien, mais le geste a cassé la distance. Trois jours plus tard, l’infirmière a appelé pour vérifier une habitude que la fille n’avait pas mentionnée — et la relation a commencé en douceur.
Comment faire, concrètement ?
- Rédigez une note courte et personnalisée au chef d’équipe : pas de reproche, juste une ouverture. Écrivez une phrase qui humanise : « Mon père aimait la radio le matin ; si vous voyez qu’il est perturbé, la radio l’apaise. »
- Accordez un « petit crédit » la première fois qu’un problème survient : ouvrez la discussion plutôt que d’exiger une réponse immédiate.
Ce premier dépôt de confiance crée des intérêts : les équipes répondent plus volontiers, partagent les difficultés, et vous faites partie d’un réseau d’entraide plutôt que d’un tribunal.
2. miser sur les micro‑rituels plutôt que sur les grandes réunions
Vous pensez peut‑être qu’il faut organiser des réunions longues et formelles pour être entendu. En réalité, ce sont les micro‑rituels — des gestes réguliers et simples — qui bâtissent la complicité.
Idée contre‑intuitive : 5 minutes cohérentes valent mieux qu’une heure ponctuelle. Les petites habitudes créent de la prévisibilité, et la prévisibilité nourrit la confiance.
Exemple concret : Jean, le fils de M. Dupont, s’est mis à apporter un petit café pour l’équipe un lundi sur deux, juste avant la relève. Ce n’était pas un cadeau pour acheter quoi que ce soit : c’était un marqueur de présence, une façon de dire « je suis avec vous ». Très vite, l’équipe n’hésitait plus à l’informer des changements d’humeur du résident. Le geste a créé un lien sans pression.
Comment inventer un micro‑rituel ?
- Choisissez quelque chose de simple et répétable : un mot écrit sur une fiche, un morceau de musique joué à l’heure du goûter, un bref échange à la relève.
- Partagez l’idée avec l’équipe : dites « j’aimerais… est‑ce que ça vous conviendrait ? » — la formulation inclut le personnel et montre du respect.
- Soyez régulier : la confiance adore la répétition.
Un micro‑rituel sensoriel (une chanson, une odeur, un mot) peut transformer une interaction clinique en un moment humain. C’est là que se crée la vraie alliance.
3. parler de la vie avant les symptômes : la fiche‑vie qui change tout
Trop souvent, la conversation tourne immédiatement autour des soins, des pathologies, des médicaments. On oublie l’essentiel : la personne a une histoire qui éclaire son présent. Paradoxalement, partager moins de données médicales et plus d’histoires personnelles rapproche davantage.
Idée contre‑intuitive : mettez en avant trois petites histoires, pas le CV médical complet.
Exemple concret : Pierre, 84 ans, n’aimait pas qu’on le touche le soir. La fiche médicale ne le disait pas. Sa fille a transmis une fiche‑vie courte : « Pierre a été tailleur ; il se sent dépossédé si on l’habille trop vite. Le soir, il aime qu’on lui parle de tissus et qu’on lui demande son avis. » Résultat : l’équipe a pris le temps de lui expliquer chaque geste, et les résistances ont diminué.
Format qui marche (simple et actionnable) :
- 3 souvenirs qui le font sourire (ex. : le marché du samedi, son chien Pataud, une chanson de 1965),
- 2 déclencheurs à éviter (ex. : chaleur forte, mains qui s’agitent),
- 1 truc qui marche systématiquement (ex. : même phrase d’entrée, senteur de vanille).
Imaginez une carte recto verso, plastique, facile à consulter sur la table de chevet. Au lieu d’un roman, une fiche courte, vivante, qui raconte une personne. Le personnel aura vite fait de la lire entre deux soins.
4. s’adapter aux rythmes du personnel : être allié(e) plutôt que spectateur(trice)
La visite en famille au moment qui nous arrange souvent coïncide avec la période la plus tendue du service. Résultat : incompréhensions, fatigue, sensation d’être mis de côté. Et si vous déplaciez vos pratiques pour marcher avec le rythme de l’équipe ?
Idée contre‑intuitive : pour être entendu(e), soyez présent(e) au moment où l’équipe a espace et disponibilité — pas forcément quand ça vous arrange émotionnellement.
Exemple concret : Claire passait systématiquement à 18h après le travail, moment du coucher où tout est pressé. Elle a essayé d’arriver à 16h un mercredi, quand le rythme est plus calme. Elle a pu échanger dix minutes avec l’aide‑soignante responsable, qui lui a confié une astuce pour l’endormissement de sa mère. Ce décalage a tout changé.
Ce que vous pouvez faire :
- Demandez au chef d’équipe quels sont les meilleurs moments pour des échanges courts. Souvent, la relève (10–15 min) ou juste après la matinée d’activités sont des fenêtres moins chargées.
- Proposez votre disponibilité pour des actions non médicales : aider à une activité, tenir une main pendant une coupe de cheveux, lire le journal. Ces petites présences montrent que vous êtes partenaire du projet de vie.
En vous synchronisant sur leur temps, vous gagnez écoute et coopération. Et l’équipe apprécie quand vous respectez ses contraintes.
5. transformer les tensions en curiosités : l’art de poser la bonne question
Quand quelque chose ne va pas, la première réaction est souvent la colère — elle est humaine. Mais la colère immédiate peut verrouiller la discussion. Il existe une autre voie, plus efficace : transformer la confrontation en curiosité partagée.
Idée contre‑intuitive : commencez par demander « aidez‑moi à comprendre » plutôt que par « pourquoi avez‑vous… ? »
Exemple concret : Un résident n’avait pas reçu son goûter. Le fils, agacé, est venu fâché et a demandé des explications. L’équipe s’est refermée. La fois suivante, il est revenu avec une phrase différente : « Aidez‑moi à comprendre ce qui s’est passé pour que papa n’ait pas eu son goûter. Qu’est‑ce qui bloque ? » L’infirmière a décrit une surcharge de dossiers, une erreur de note, et ensemble ils ont trouvé une solution simple : un pictogramme de rappel.
Phrases qui ouvrent des portes (à dire en vrai, calmement) :
- « J’aimerais comprendre comment vous vivez cette situation, pouvez‑vous m’expliquer ? »
- « Qu’est‑ce qui rend ce geste difficile aujourd’hui ? »
- « Si vous aviez une petite suggestion pour que je facilite votre travail, ce serait quoi ? »
Ces formulations montrent du respect et invitent à la coopération. Elles sont souvent plus rapides et plus efficientes qu’un rapport formel immédiat.
Outils concrets à tester cette semaine
Voici six gestes simples, originaux et immédiatement actionnables pour commencer à transformer votre relation avec le personnel soignant :
- Laissez une petite carte « Ce qui rend X heureux/se » (format 3×5 cm) sur la table de chevet.
- Installez un micro‑rituel : par exemple, chaque mardi à 16h, vous chantez 3 minutes une chanson qu’aime le résident.
- Demandez à assister 10 minutes à une relève — pas pour juger, mais pour comprendre le rythme.
- Écrivez une note de gratitude après une bonne action : un simple « merci, vous avez rendu sa journée meilleure » accroché au panneau d’équipe.
- Proposez une « visite d’échange » : 30 minutes avec l’animateur pour co‑construire une activité liée à l’histoire du résident.
- Utilisez la phrase « Aidez‑moi à comprendre… » la prochaine fois qu’un incident survient.
Essayez un seul geste cette semaine. Observez la réaction. Répétez‑le.
Quand il faut monter d’un cran : formaliser sans rompre le lien
Il arrive que malgré les efforts, un problème persiste (erreur médicamenteuse, manquement répété). Il faut alors formaliser, mais sans brûler la passerelle de confiance. La règle d’or : documenter, demander à comprendre, puis escalader si nécessaire.
Processus simple et humain :
- Notez ce qui s’est passé, objectivement (quoi, quand, qui).
- Demandez un échange court en disant « j’aimerais partager ces éléments et entendre votre point de vue ».
- Si la réponse n’est pas satisfaisante, demandez un rendez‑vous avec la responsable de secteur ou le directeur, en conservant votre calme et en présentant les faits.
- Insistez sur l’impact pour le résident et proposez une solution ou un suivi.
Exemple concret : Un oubli de suivi kiné a été noté trois fois. La petite‑fille a d’abord demandé « Aidez‑moi à comprendre », puis a proposé un calendrier partagé et un rappel hebdomadaire. Quand ça n’a pas changé, elle a demandé une réunion avec la responsable. Résultat : mise en place d’une simple fiche à la table d’activité, et le problème a disparu.
Formaliser, ce n’est pas punir ; c’est protéger la personne que vous aimez. Et le faire avec respect maintient la relation.
Ce que la confiance vous donnera (et comment la mesurer)
La relation de confiance n’est pas un rêve abstrait : elle se voit dans des choses concrètes.
Vous la reconnaitrez quand :
- Les équipes vous appellent spontanément pour informer d’un petit changement.
- Les soignants partagent une astuce qui n’est pas dans le dossier.
- Le parent retrouve des micro‑moments d’apaisement avant, après, ou pendant vos visites.
- Les tensions baissent et les échanges deviennent plus directs, moins défensifs.
Chaque petit signe est une preuve que le jardin croît.
Pour repartir apaisé(e) — et confiant(e)
Vous sortez du couloir en sentant encore le parfum du savon, mais cette fois‑ci la main sur la rampe est plus légère. Vous pensez peut‑être : « Est‑ce que je vais vraiment réussir à faire changer la relation ? » Oui, vous le pouvez — pas en une réunion solennelle, mais en déposant un petit geste hebdomadaire, en demandant à comprendre, en racontant une histoire.
Donner un peu de confiance au départ, installer un micro‑rituel, partager la vie avant les symptômes, vous synchroniser sur les rythmes du service, et transformer les conflits en curiosité : ces actions simples, parfois surprenantes, produisent de grands effets. Elles vous permettent d’être présent(e) sans être épuisant(e), d’être exigeant(e) sans être coupant(e), d’être allié(e) plutôt que spectateur(trice).
Allez, commencez par un petit geste cette semaine. Laissez une carte, écoutez 10 minutes de relève, dites « aidez‑moi à comprendre ». Vous verrez vite les premiers signes : un sourire, une info partagée, un geste en plus. Et ce sont ces miettes de confiance qui finissent par nourrir un vrai pont entre votre famille et le personnel soignant, au bénéfice principal : le bien‑être du résident.
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